Sorti dans nos vertes contrées le 4 janvier 2012, Take Shelter, réalisé par Jeff Nichols, a été annoncé par la presse comme un film d'auteur catastrophe dans la veine du Melancholia de Lars von Trier en 2011, et dans lequel un américain moyen, Curtis LaForche, est confronté à des visions perturbantes annonçant une tornade dévastatrice.
Sans même avoir vu la bande-annonce, j'ai décidé d'aller voir ce que ça donnait, ayant été assez content du résultat obtenu par von Trier dans Melancholia (de la hard-SF cachée dans un enrobage de drame psychologique ? Nice !). Revue de détails sans spoilers majeurs.
L'histoire
C'est celle annoncée par les résumés : Curtis LaForche (Michael Shannon, que les amateurs de la série Boardwalk Empire reconnaîtront) est un habitant d'une petite ville de l'Ohio, installé dans une paisible maison jouxtant un champ désert et, plus près du jardin, un abri à tempête qui, on le comprend vite, va devenir son obsession.
Car ce bon vieux Curtis se met soudain à avoir des cauchemars bien flippants dont l'élément invariant est une tempête cataclysmique à la pluie grasse, accompagnée de tornade. Le reste des cauchemars est constitués d'éléments suffisamment dérangeants (je vous laisse la surprise) pour qu'il se décide à consulter un psy. C'est que sa famille a des antécédents de schizophrénie, dont Curtis sait qu'elle peut être héréditaire.
Ce monsieur tout-le-monde se retrouve alors confronté à un dilemme effrayant : doit-il prendre au sérieux cette menace, envisager ses rêves comme une prémonition, et donc tout faire pour sauver sa femme et sa fille ? Ou doit-il au contraire protéger sa famille de lui-même alors qu'il pourrait être au seuil d'un épisode de délire ?
L'hésitation fantastique
Si j'en crois la définition de Todorov, le récit fantastique est celui qui laisse le lecteur/spectateur hésitant entre l'explication rationnelle et l'explication surnaturelle - la Vénus d'Ille de Prosper Mérimée en fournissant un très bon exemple.
Take Shelter joue bien évidemment sur cette hésitation : LaForche est-il en train de devenir fou, voyant et entendant ce que les autres ne peuvent percevoir ? Ou bien est-il vraiment assailli par des prémonitions annonçant une catastrophe inévitable ? La scène de l'orage sec au bord de l'autoroute joue d'ailleurs pleinement sur ce registre.
Pourtant, même si Curtis lui-même hésite, cherchant à traiter sa possible maladie tout en s'acharnant à rénover l'abri à tempête au fond du jardin (on repensera à Roy Neary reconstituant dans son salon une miniature de la Devil's Tower dans Rencontres du Troisième Type), le film se porte d'abord à étudier l'effondrement psychologique du personnage, servi par l'interprétation plutôt réussie de Shannon. On n'est pas dans un film de Shyamalan.
Ambiance
Take Shelter prend en fait au pied de la lettre le postulat fantastique pour mieux l'évacuer : que la tempête soit réelle ou que le personnage devienne fou, une menace bien tangible plane sur cette famille, c'est certain. Viendra-t-elle de l'intérieur ou de l'extérieur ? On trouvera dommage que le film n'ai pas poussé (beaucoup) plus loin les deux pistes interprétatives offertes au spectateur, pour se concentrer d'abord sur la lente décomposition de LaForche - ce qu'il fait plutôt bien d'ailleurs. Les dernières minutes du film, qui viennent (vraisemblablement ?) donner la solution de l'énigme, m'ont paru quelque peu expédiées, mais peut-être n'est-ce que mon avis à chaud. Melancholia avait joué plus subtilement sur le problème.
Reste que le film possède une atmosphère étouffante : on reste dans l'attente d'un événement dont on ne sait s'il se produira vraiment, assailli de manière presque cyclique par les visions dérangeantes de LaForche ; on en deviendrait presque claustrophobe. La musique sait se faire efficace, discrète et annonciatrice de malheur : c'est un plus.
La mise en scène
La critique l'a encensée ; j'ai trouvé pour ma part qu'elle était efficace mais pas transcendante, en ce qu'elle reste très classique. On pourra toujours me répondre que des artifices "gratuits" tels que l'étalage des plans dans la composition, les travellings et les point de vue particuliers sont l'apanage de ceux qui n'ont rien à dire (et on me citera certainement Shyamalan), toujours est-il que l'image n'accroche pas l'oeil dans Take Shelter ; elle accompagne plutôt le récit. Dans le registre classique, même Clint Eastwood fait plus léché.
Take Shelter : à voir ou pas ?
A voir, dirais-je. Pas pour sa mise en scène, ronronnante même si efficace. Pour son scénario plutôt, et pour l'interprétation de Shannon et Jessica Chastain dans le rôle de Mrs LaForche. Pour ce côté film d'auteur catastrophe qui en fait tout de même un objet particulier. Comme quoi on peut parler de fin du monde de manière différente. Pas que je déprécie les blockbusters de fin du monde, au contraire : ces films, tout comme Take Shelter et sa grande-soeur Melancholia, parlent de la même chose. Mais les deux derniers abordent un angle d'attaque plus intimiste, et c'est rafraîchissant, à défaut d'être révolutionnaire. A voir, enfin, pour son ambiance, qui atteint des niveaux d'intensités remarquables compensant les menaces de temps morts. On ne s'ennuie jamais vraiment devant Take Shelter ; on en ressort avec des questions. Et on pense à construire un abri à tempête. Juste au cas où.
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